Il est de ces livres que l’on ouvre par curiosité, sans trop savoir ce que l’on va y trouver, et qui vous fouettent en plein visage, vous embarquent et ne vous lâchent plus : ainsi me viennent les premiers mots pour décrire l’impression de lecture que m’a laissé Le choeur des femmes, roman de Martin Winckler, que certains connaissent peut-être déjà par le biais de son célèbre site internet. Je savais que j’allais y entendre parler gynécologie, émotions féminines, et tous ces éléments peuvent d’emblée paraître rébarbatifs. J’en entends déjà soupirer… des histoires de bonnes femmes, en somme.
Ce lecteur dubitatif ressemble curieusement au narrateur principal du récit : le Dr Jean Atwood, interne en 5eme année, major de sa promotion, brillant élément courtisé par les plus hautes instances, se destinant à la chirurgie gynécologique, se voit à son grand désespoir obligé de passer 6 mois dans un service étrange, l’unité 77, dirigée par le Dr Karma, qui s’occupe des femmes, de leur contraception, IVG, soucis divers et variés… étrange service non par sa fonction, mais par la façon dont se déroulent les consultations. Ici, on ne reçoit pas les femmes pour les ausculter, les examiner, mais avant tout pour les entendre… et Atwood retient avec peine son mépris, son ennui profond, son agacement envers ces femmes qui ne cessent de se plaindre de leur pilule, de leurs soucis… Mais petit à petit, au contact de ce médecin d’un genre nouveau – un soignant – s’opère une lente, douce transformation : du narrateur, mais aussi du lecteur, happé par le tourbillon de ces voix, de ce choeur des femmes qui enseigne à celui qui l’entend l’art de l’écouter. C’est une maturation qui s’opère sans que l’on s’en rende vraiment compte, tant on est pris dans cette lecture incroyable, cette écriture qui parvient à rendre le quotidien le plus banal, le plus ordinaire, proprement stupéfiant, et à en faire la matière même d’un roman dont on ne ressort pas indemne.
On pourrait croire que ce récit n’est tissé que de micro-récits successifs, où résonnent les unes après les autres les voix des diverses femmes et personnages du récit. Mais il n’en est rien. Martin Winckler est sans doute un très bon médecin, mais c’est également un excellent romancier, un écrivain comme je n’en avais pas rencontré depuis longtemps. A tel point que l’on ne sait plus vraiment, lequel du soignant ou de l’écrivain, mérite le plus grand respect. Ce roman questionne chacun d’entre nous sur ses croyances, ses certitudes inébranlables, son rapport à soi-même, au corps et à ceux à qui nous permettons d’y toucher. Chaque chapitre nous mène un peu plus loin sur cette réflexion, sans que jamais le plaisir de la lecture ne cède devant un discours moralisateur ou rébarbatif : on ne peut en ressortir que grandi, ému, bouleversé, tant il touche juste, tant il bouscule, remet en question.
Un roman qui prend au creux du ventre et touche au coeur. Le coeur des femmes.